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Catherine PONCIN

ARTISTE

Brief info

On ne sait pas ce que fait Catherine Poncin. Elle est une femme de l’image, c’est une certitude. De l’image en tant qu’extériorité : elle demeure personnellement une femme d’une grande sobriété. Sa façon naturelle raconte son sens de l’essentiel. Mais sa simplicité n’empêche en rien sa complexité. Ses complexités, même. Qu’elle travaille et retravaille, terriblement exigeante, dans sa création et son rapport aux images : celles qu’elle produit elle-même tout d’abord ; celles qu’elle va chercher dans les archives très souvent ; celles qu’elle fait renaître à la mémoire de ses interlocuteurs. Sa devise évoque qu’elle élabore « de l’image par l’image ». À y réfléchir de plus près, elle ferait plutôt du récit par l’image. Elle est plus une narratrice qu’une plasticienne. Une conteuse. Qui raconte les silences, et notamment celui des images. Là est un secret de Catherine Poncin.

Qui se plonge dans l’un des splendides clichés de l’artiste verra combien elle est d’une exigence terrible, implacable, inhumaine presque : on sent très rapidement que là, dans la discipline qu’elle s’impose, se trouve l’un des piliers de son fonctionnement. Ce n’est pas un hasard si les archives la fascinent : il lui fallait cette méticulosité de codicologue pour parvenir à un tel degré de rigueur. La précision, dans son travail, demeure sans doute ce qui touche en premier lieu son public : on observe un tirage de Catherine Poncin comme on regarde une œuvre de Piero Della Francesca. La même finesse et la même concision y règnent, comme si pour rendre le sacré, il fallait à l’artistes épurer la représentation, l’écaler le plus qu’il se peut. Étrangement, on trouve encore dans ses clichés une influence de Nicolas Poussin ou d’Antoine Watteau. Sa manière a une véritable dimension baroque, quoiqu’il n’en paraisse résolument rien : l’attachement au détail, obsessionnel jusqu’à en être maladif ; le goût du lyrisme, que la photographe maîtrise avec brio en maintenant toujours une juste distance avec son sujet ; un sens du mouvement qui frôle celui de l’envolée ; une jouissance visible, et déclarée, pour la belle œuvre et la maîtrise de l’art ; une multiplication de références visibles et de discours audibles… Malgré ses épures et la façon dont il est contenu, malgré son implacabilité, l’art de Catherine Poncin est bien plus baroque, libre et débridé, qu’il n’y paraît au premier coup d’œil. Ce serait-là son deuxième secret.

Le spectateur saisit tout d’abord qu’ici, tout est affaire d’espace, formidablement frontal chez Catherine Poncin. On devine le soin apporté par la photographe à mettre en représentation. Malgré la sagesse du ton, voire son austérité, on comprend très vite que nous sommes là devant une forme de théâtralité. Ce n’est plus la comédie humaine qui se joue, mais plutôt une sorte de drame du temps : tout est en suspens, dans l’attente de la seconde suivante qui jamais n’adviendra. Voilà donc bien une forme baroque de l’art, où la création devient tautologique, théâtrale et exprime sa propre expression du temps : Catherine Poncin s’avouerait iconophile, à peine idolâtre, qui, parce que penchée sur la mémoire, parvient à arrêter le temps. Cette faculté constitue l’un des pivots de son œuvre, elle en forme l’une des dimensions fondamentales, probablement le principal moteur de sa puissance. D’une façon sourde, obstinée, déterminée, l’artiste narre l’arrêt du temps où elle l’a décidé : souvent actualisé dans le présent, mais toujours suspendu. La frontalité semble aussi celle propre à la mise en espace des objets : on retrouve chez Catherine Poncin la même brutalité – dans le sens où elle s’épargne la nuance et le développement – que celle trouvée dans l’œuvre de Duane Michals, avec qui elle a d’ailleurs travaillé : les choses sont là, dramatiquement, même quand tout est calme et serein dans la composition, mises en scène avec une distance singulière, celle de la représentation qui aime à s’avouer. Intrinsèque à cette théâtralité, on entrevoit encore dans cette œuvre une forte dualité : entre les niveaux de représentation, le rapport du photographe au photographié, le sur le vif et le mis en scène, le compassé et l’actuel, entre les bandes de temps accolées les unes aux autres pour fonder une ultime image composite et unifiée… Cette dualité constitue elle-même un élément de la tension qui fait vibrer l’œuvre et lui confère son énergie si particulière. Comme chez Duane Michals, l’espace est fragmenté : mais où le photographe américain fait de cette parcellisation un élément de récit, Catherine Poncin, qui pourtant est une narratrice dans l’âme et dans son travail, la ramène à un fait plastique : un des éléments formels de la tension qu’elle chercher à créer, qui relèverait d’une sorte de volonté d’omnipotence – de la même façon que Nietzsche parle d’une volonté de pouvoir : il lui faut dans et par son œuvre tout voir, tout saisir, tout capter et tout maîtriser. L’espace fragmenté de Catherine Poncin rappellerait donc plus les vertiges narratifs et cette gourmandise, faim plus qu’appétence, de tout voir et de tout montrer du monde que l’on retrouve, par exemple, dans certains plans des films de Brian de Palma : chaque fenêtre, chaque bande d’image, chaque fragment d’espace est une possibilité accrue, volée sur l’unicité de l’image, pour dire le monde… Vertigineux est véritablement le mot pour qualifier l’effet d’un tel dispositif … Enfin, Catherine Poncin s’offre, ainsi qu’à son public, une quatrième dimension, celle bien entendu de l’espace imaginaire, mis en scène avec la même liberté, la même fantaisie, et encore une fois le même esprit baroque, qu’a pu le concevoir celui avec qui elle eut à travailler, Alain Fleisher, dont l’œuvre photographique paraît aussi inclassable et atypique. Est gravée dans leurs deux œuvres une forme de palimpseste d’imaginaires, qui transforme leurs clichés en des puits sans fond, où il est bon de se laisser chuter. Aux abords du vertige se trouve, encore, la sidération : un sentiment profond dont est aussi capable l’œuvre de Catherine Poncin, ou du moins avec lequel l’artiste aime à jouer : un état qu’elle interroge bien souvent. Où Catherine Poncin aime à se doter des pouvoirs de Gorgone.

Compiler n’est pas photographier. La plasticienne est donc bien une installationniste, artiste polymorphe qui joue de tous les médias et met en scène les images cueillies ci et là au long de ses pérégrinations et au cours de ses nombreux pèlerinages. Son art est celui du collage, non pas surréaliste ou dadaïste – mouvements où le collage est une façon de refaire le monde et d’en rire, tragiquement surtout -, mais un collage comme excelle à les réaliser le jeune artiste JR, de ceux qui permettent une redéfinition de la vision sur les paysages et les choses : des collages comme autant d’anamorphoses. De la même façon qu’en travaillant aussi obstinément sur les archives, au contraire de l’historien qui produit du matériel scientifique, du discours et éventuellement de l’idéologie, Catherine Poncin produit, à partir de ses collectes-collages, du temps suspendu, et donc du sentiment. Elle est poète, et elle raconte une vision intériorisée et subjectivée du monde où l’historien aura créé un discours fantasmatiquement objectivé et inévitablement idéologique. En revanche, forte d’un engagement indiscutable, en jouant avec la mémoire, l’artiste travaille sur la constitution aussi bien de l’individu que celle des communautés sur lesquelles elle se penche : il n’y a d’humain que là où il y a mémoire ; il n’y a de communauté que par une mémoire collective, construire et partagée. Et c’est là que Catherine Poncin est éminemment politique, subversive sans doute, ce qui composera son troisième secret.

En explorant les archives, elle arpente un monde déjà classé que, par son travail et son intervention, elle va déclasser – de la même façon que l’on sort de la confidentialité et du secret quelques documents d’État, à moins qu’il ne soit ici question de rencontrer des gens aux marges de la société, ceux qui n’ont pas accès à la parole, à une représentation qui pour eux ne sera que muette ou forcément déléguée, sauf quand ils la manifestent avec violence : elle redonne vie et voix où il y avait péril d’oubli et d’effacement, et donc un risque de néant. Catherine Poncin est très ambitieuse, sa geste est démiurgique où elle fait exister l’autre aussi volontairement : c’est ainsi lancer un défi tant à l’ordre établi qu’à celui, inéluctable, du monde. Travailler sur la mémoire, c’est faire acte permanent d’eucharistie, d’une volonté d’actualiser, dans le présent, actants et actions du passé : redonner vie pour ne pas disparaître plus encore. Une bravade contre la mort, qui meut tout artiste. C’est sans doute un défi lancé au ciel, de la même façon que la sensualité précieuse et glacée de cette œuvre – comme le sont les figures féminines peintes par Jean-Auguste Ingres, dont on retrouve ici, stylistiquement parlant, la grâce distante -, est un plaidoyer pour un monde plus en accord avec les femmes, retournant malicieusement, machiavéliquement presque, l’expression du désir des hommes. Sans que l’on y prenne garde, Catherine Poncin s’avèrera, sous des airs de timidité et de retrait, un personnage de pouvoir, capable de façonner sa propre expression du réel et de conférer une nouvelle vie à ce qui disparaissait… Est-ce là le quatrième secret de l’artiste ?

La mise en forme qu’elle a principalement choisie pour montrer ses images, celle de la juxtaposition et du rapprochement, voire du contraste dans la continuité et de la confrontation sourde, se réfère à la pensée dialectique. Quel art singulier, qui mêle dans un même mouvement envolées lyriques et purement formelles – dans lesquelles s’exprime l’éclatante jouissance de créer de la beauté, de la montrer et de la partager – et une forme de matérialisme dialectique où l’artiste affirme un engagement, un attachement à défendre une cause sociale, voire sociétale : une telle démarche demeure insolite chez les créateurs ; Ernest Pignon-Ernest fait partie des rares qui savent allier un engagement humaniste à une forme précieuse, en se référant, finalement, à des codes résolument élitistes. L’œuvre de Catherine Poncin fait encore preuve d’une distance, presque d’une ascèse, avec ses sujets, et d’une sensualité à fleur de tirages : l’imaginaire qu’elle sollicite relève bien souvent plus du champ des arts plastiques que celui de la photographie elle-même. On retrouve la suavité distanciée, exprimée en aplats de transparences lumineuses, caractéristique de l’œuvre de David Hockney ; on rejoint une volonté de discours qui embrasse tous les possibles et n’hésite pas à synthétiser, controverse oblige, les opposés comme le réussit si magnifiquement le travail de Christian Boltanski ; on tente une verticalité, assemblage d’espaces discontinus pour constituer un nouveau lieu, celui de la mémoire et d’un être-là diffus et pourtant affirmé, probablement comme ce qui prévaut dans l’œuvre de Pierre Soulages ou, plus intrépidement, dans celle de Lucio Fontana qui, lui, perce une nouvelle dimension et l’érige en questionnement ontologique. Finalement, nous regagnons cette démarche partout où l’art soulève une interrogation indirecte mais passionnée du sacré… et quelques barricades face à l’ordre établi. Ce serait là un cinquième secret de Catherine Poncin : concevoir une œuvre comme une égide afin d’en protéger ses propres abysses et s’en aller attaquer le monde.

L’artiste est née à Dijon en 1953 et vit désormais entre Montreuil et Tanger. Autodidacte, elle s’est formée au cours de workshops organisés par les Rencontres d’Arles. Photographe, vidéaste, installationniste, elle a rejoint en 1993 les artistes défendus par la galerie Les Filles du calvaire et mène, depuis, une carrière internationale qui la conduite de l’Algérie à la République démocratique du Congo en passant par la Mauritanie et la Jordanie, de la Colombie au Laos en faisant un crochet au Canada et aux Pays-Bas. Elle fut chargée de cours à l’Université Paris VIII pendant cinq ans et a obtenu, dans la foulée, un diplôme d’art-thérapeute de l’École nationale d’art de Bourges et du Centre de santé mentale George Sand de la même ville. Sept expositions personnelles lui ont été consacrées de 1999 à 2017 par la galerie Les Filles du calvaire, qui collabore depuis 2019 avec l’association Culture & Co pour la représenter. Les Éditions Filigranes ont consacré treize ouvrages à ses travaux, outre de nombreux textes critiques parus dans des publications spécialisées et dans la presse. Catherine Poncin fait notamment partie des photographes référencés dans deux ouvrages nouvellement édités par la Bibliothèque nationale de France : Paysages français – Une aventure photographique 1984-2017 et 50 ans de photographie française, de 1970 à nos jours. Ses œuvres ont été récemment présentées au Musée de la Fondation Abderrahman Slaoui à Casablanca (2017), au Mahal Art Space de Tanger (2018), à la Bibliothèque nationale François Mitterrand (2018), en 2019 aux Archives nationales, au Prieuré Sainte-Gaubruche à Saint-Cyr-la-Rosière, au Contemporary Arts Center de Cincinnaty et, à Évreux la même année, au Musée d’art, d’histoire et d’archéologie ainsi qu’à la Maison des arts Solange-Baudoux. Elle a dernièrement participé à plusieurs expositions collectives à la galerie Les Filles du calvaire, à la Arendt House au Luxembourg, au Musée de l’image d’Épinal, à la Maison d‘art Bernard Antonioz de Nogent-sur-Marne et à Gallery Kent à Tanger. Depuis les années 80, Catherine Poncin poursuit avec opiniâtreté un travail de recherche, de création ainsi que de formation au Maroc, en collaboration avec L’Appartement 22 de Rabat, l’association Darna de Tanger, l’École nationale des Beaux-Arts de Tétouan et le réseau des Instituts français du Maroc. Elle arpente le pays de ville en ville, y noue des liens avec les écrivains et les artistes, fréquentant tous les milieux en quête des mémoires familiales ou, dernièrement, de celle du cinéma marocain de 1950 aux années 80, avec un film en projet qui s’intitulera La 7ème porte, en hommage à Ahmed Bouanani.

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